La Chevauchée Héroïque du 4ème Hussards

Publié le par Sophie BOUDAREL

Juin 1940, le régiment du 4ème Hussards est quasiment décimé à La Croix Saint Leufroy, dans l'Eure. Mon grand-père, Marcel SIMARD, fera partie des victimes.
En 1998, Monsieur Pierre HUET, le maire de la commune , a eu la gentillesse de me faire parvenir un exemplaire d'un opuscule écrit par l'abbé LETORT, curé de la paroisse, en 1968.



Dans le Guide Michelin « NORMANDIE » page 113, nous lisons les indications suivantes :

            MONUMENT DU 4ème HUSSARDS

« De Crévecoeur, 2 km. en auto AR par un chemin très étroit, en forte montée, praticable par temps sec, plus ¼ h. à pied AR. Garer la voiture dans une carrière, à gauche, et continuer à suivre le chemin d’où se détache l’escalier d’accès au monument commémorant le sacrifice de l’arrière-garde du 4ème Hussards, le 11 juin 1940… »


Ces brèves indications contiennent toute une tragédie ; la résistance des officiers et des cavaliers du 4ème Hussards qui, pour protéger la retraite de nos armées, tombèrent les uns après les autres sur ce sol de Normandie dans cette vallée d’Eure si chère aux touristes.

Les pages qui vont suivre vous retraceront cet événement dramatique (documents consultés : journaux locaux : 1940 et 1946).

JUIN 1940

Depuis le 10 Mai 1940, la situation ne fait que s’aggraver en France. Partout, nos armées sont disloquées par l’avance foudroyante des allemands. Les habitants s’enfuient des villes, des bourgs et des villages…

Le Lundi 10 Juin, vers 17 heures, l’abbé Huret, curé de La Croix St-Leufroy demande à un brigadier du 4e. Hussards où se trouvait l’ennemi : « Aux abords de Villers-sur-le-Roule, » lui répond le brigadier.

Le 4e. Hussards prenait donc position à La Croix St-Leufroy. Après avoir glorieusement combattu, du 10 au 14 mai, à la frontière du Luxembourg au moment de la percée allemande et ralenti l’avance ennemie entre Abbeville et Amiens, du 30 Mai au 5 Juin, ce régiment devait néanmoins protéger la retraite de nos armées en déroute.

Les deux escadrons du 4e. Hussards étaient bien décimés ; plus de la moitié de leurs effectifs avaient été tués, blessés et disparus. La résistance sur l’Eure s’annonçait difficile. Comment se déroula cette bataille ? Le chef d’escadron DE LA HAMELINAYE, en des termes simples mais émouvants, la retraça le jour de l’inauguration du monument commémoratif :

« …J’arrivai à La Croix Saint Leufroy le 11 Juin, vers 4 heures du matin. Le village avait été abandonné par ses habitants. On y entendait de lugubres aboiements dans les rues. Je franchis l’Eure au pont de Crévecoeur que je trouvais tenu par un faible élément du 4e. Hussards appartenant à l’escadron du lieutenant DE BEAUREGARD.

            J’avais l’ordre de me porter sur Heudreville pour y faire reposer mes hommes et mes chevaux. Je ne devais pas y rester longtemps. Vers 7 heures du matin, nous fûmes alertés : l’ennemi se préparait à attaquer l’Eure. Je reçus l’ordre d’envoyer un escadron au pont de Cailly et de me porter avec l’autre et un groupe de mitrailleuses au pont de Crévecoeur, où des éléments d’une division située à notre droite devaient venir se mettre à ma disposition ; je ne les vis d’ailleurs jamais.

Je me dirigeai donc par La Londe sur Crévecoeur. Au moment où j’y arrivais devançant en side-car ma colonne, la fusillade redoubla d’intensité. Je vis alors refluer à pied quelques hommes de l’escadron du lieutenant De BEAUREGARD et cet officier m’expliqua que les Allemands en force venaient de s’emparer du pont. C’est là, en particulier, qu’étaient tombés le brigadier POINTEL et le brigadier BISSON, dont on a retrouvé les corps auprès du pont.

Conformément aux ordres reçus, l’escadron qui arrivait derrière moi, avait mis rapidement pied à terre, avait envoyé les chevaux haut-le-pied par Irreville, et s’était installé un peu en dessous de l’endroit où nous sommes, dans une position bien camouflée d’où il battait le débouché du pont. Pris sous le feu de nos mitrailleuses et de nos fusils mitrailleurs, l’ennemi ne pouvait pas déboucher. L’artillerie allemande installée derrière les collines que nous avons en face de nous, commençait à tirer.

A l’abri de ce rideau que je lui avais tendu, le lieutenant De BEAUREGARD voulait reformer ce qui lui restait de son escadron. Hélas ! il devait être pris à parti par l’artillerie et les mitrailleuses allemandes. Blessé à deux reprises, il tomba mortellement atteint avec l’adjudant SIMARD et plusieurs de ses hommes, près de l’endroit où nous nous trouvons.

Cependant, grâce à nos armes automatiques, en dépit de nos pertes, nous tenions toujours en respect l’ennemi qui ne pouvait pas progresser devant nous, mais nos munitions s’épuisaient. Les Allemands avaient franchi l’Eure à St-Vigor et à Heudeville. A Cailly, malgré une résistance héroïque, le pont venait de tomber ; je tiens à rendre hommage en passant au cavalier L’HELGOUACH que l’on a trouvé tué à côté de son F.M. ayant auprès de lui un monceau d’étuis de cartouches tirées. Vers 11h45, nos munitions étaient épuisées. Puisque nous ne pouvions plus combattre, il était inutile de rester à se faire prendre et je dus donner l’ordre de repli. Ce repli s’effectua dans des conditions tragiques : nous étions entourés presque de tous côtés par l’ennemi qui progressait. C’est au cours de ce mouvement de décrochage que je fus blessé et fait prisonnier et que plusieurs hommes furent encore tués… »

 

Ci-après, croquis des opérations militaires.

 

 

 

La tourmente passée, la commune de La Croix St-Leufroy fit relever les corps des soldats tués et inhumés, en présence du maire, du docteur LEFER, d’un délégué de la Kommandantur, de Messieurs POINTEL, président des Anciens combattants de Paris, CHARLES, président des Anciens combattants et mutilés de Rambouillet, DUBOIS, adjudant au 4e. Hussards à Rambouillet.

Pénible besogne que de retirer un à un les corps, de les mettre en bière et de les transporter au cimetière communal. A cette lugubre tâche, prirent part quelques hommes de La Croix St-Leufroy (la presse locale cite Messieurs TIGE, DUBUS, CUET, SERVANT). Ont été ainsi inhumés : « ROUSSELARD, maréchal des logis-chef, SIMARD, adjudant, BISSON, brigadier, et les cavaliers GARIN, BATAS, QUELLEC, PARVERY, MILLOCHEAU, un inconnu ainsi que SIMONOT d’un autre régiment. »

Le lieutenant SOURDEAU DE BEAUREGARD et le brigadier POINTEL avaient été auparavant relevés.

Une messe solennelle fut célébrée dans l’église de La Croix St-Leufroy, en souvenir des soldats défunts. On suppose qu’elle suivit immédiatement ou peu de temps après l’inhumation des corps dans le cimetière communal, car aucun document n’en précise la date. Le programme musical, à l’occasion de cette cérémonie, avait été parfaitement choisi : la « Marche Funèbre » de Chopin fut interprété sur harmonium et sur violon, à l’offertoire et à la communion, le Pie Jesus après l’élévation et un chant funèbre de Marcel Laurent « Gloire à vous, martyrs de la France » à la fin de la cérémonie.



JUIN 1946

Six ans après les journées tragiques dont avons relaté brièvement les faits, la commune de La Croix St-Leufroy rendait un nouvel hommage aux officiers, sous-officiers et cavaliers du 4e. Hussards. En effet, le 11 Juin 1946 avait été choisi pour l’inauguration du monument à la mémoire de ceux qui étaient tombés sur le territoire de La Croix St-Leufroy. Cette cérémonie fut organisée par le maire de la commune, Mr. LETORD, avec le concours de la municipalité, l’abbé HURET, curé de la paroisse et Mr. LIERVILLE, président du comité des fêtes. L’article paru dans le Gaillonnais, à cette époque, relate avec précision le déroulement de la cérémonie.

« … dès 9H30, un immense défilé précédé des Sapeurs-Pompiers en grande tenue, des sociétaires et porte-drapeaux d’Anciens Combattants, Médaillés militaires et Mutilés des deux guerres, la brigade de gendarmerie de Gaillon, pénétrait dans l’église, aux accents de marches militaires que scandait avec brio la fanfare célèbre de La Croix sous la direction de
Mr. MERCENNE … »

Son Excellence Monseigneur GAUDRON présidait la cérémonie, assisté de Monseigneur LE FEUNTEUN, vicaire général, Monsieur le chanoine LE PLENIER, doyen d’Etrépagny et Messieurs les curés de Jouy et de Chambray.

Monseigneur GAUDRON reçut dans le chœur Mr. Le Général RHODES, Gouverneur des Invalides, Mr. Le Chef d’Escadron DE LA HAMELINAYRE et les anciens du 4e. Hussards, le colonel DAMOY, Mr. Le Maire et le Conseil Municipal de La Croix, les familles des soldats qui tombèrent le 11 Juin 1940 à la défense de l’Eure.

La messe fut célébrée par Monsieur le curé de Gravigny, pendant laquelle la chorale paroissiale, dirigée par Mr. ROUSSEL interprétait la messe de GOUNOD.

L’homélie revenait de droit à Monseigneur GAUDRON Ancien Combattant de 1914-1918. Il évoqua l’épopée du 4e. Hussards et souligna l’importance d’être unis entre français, entre chrétiens.

Après la messe, le cortège se dirigea vers le cimetière de la commune où l’Evêque d’Evreux bénit les tombes militaires, tandis qu’un détachement d’Artillerie Coloniale de Vernon présentait les armes et que les clairons sonnaient « Aux Champs ».

 

Le cortège se rendit ensuite à l’endroit où avait été érigé le monument du souvenir,

« … près du terte du souvenir, prirent place le Général RHODES et les anciens du 4e. Hussards, Mr. le Sous-Préfet des Andelys, Mr. POINTEL, le lieutenant-colonel HERMIER, des Eaux et Forêts, les diverses autorités civiles, militaires et religieuses … »

Le voile qui recouvrait les inscriptions fut enlevé par les survivants du 4. Hussards, le général RHODES trancha le ruban tricolore, Mgr. GAUDRON bénit le monument et les enfants apportèrent des gerbes de fleurs et des couronnes. Le Maire de La Croix St-Leufroy prit place à la tribune et remercia les artisans et donateurs qui érigèrent ce monument commémoratif.

Le chef d’escadron DE LA HAMELINAYE prit ensuite la parole. Après avoir évoqué la journée tragique du 11 Juin 1940, remercié la commune de La Croix St-Leufroy pour sa délicate initiative, il relata l’héroïsme du 4e. Hussards et lut le texte de la Citation à l’Ordre de l’Armée :

-          4e. Régiment de Hussards –

« Le 5 Juin 1940, engagé avec tous ses escadrons sous les ordres du Colonel CHIAPPINI et du chef d’Escadron DE LA HAMELINAYRE, a maintenu contre un ennemi très supérieur en nombre, appuyé de nombreux chars, tous les points d’appui qui lui étaient confiés, détruisant vingt-six chars et un détachement transporté en camions, au cours de son débarquement. Résistant jusqu’à l’encerclement, n’a tenté de se dégager que par ordre :  a pu ramener une partie de ses effectifs.

« Engagé du 5 au 11 Juin avec ses derniers pelotons, a contenu pendant 36 heures, un ennemi très supérieur en nombre, lui a infligé de lourdes pertes et a combattu jusqu’à l’épuisement.

« A perdu à ce jour 15 officiers, 24 sous-officiers et 271 brigadiers et cavaliers. »

 

Puis ce fut l’émouvant récit du combat sur l’Eure le 11 Juin 1940.

Le chef d’Escadron DE LA HAMELINAYE termina son allocution en ces termes :

 

« … Mon âge me vaut le triste privilège d’avoir déjà fait la guerre 14-18. Et bien, je puis le dire hautement, ces soldats de 1940 se sont montrés dignes de ceux de la guerre précédente.

Je suis fier d’avoir eu à commander de tels hommes. Ces héros dont vous glorifiez la mémoire sont morts pour que la France vive. A ceux qui restent, il appartient maintenant de vivre pour elle. Puissions-nous dans la paix, savoir rester unis pour éviter le retour de pareilles catastrophes.

Vive la France ! »

 

La cérémonie commémorative était terminée ; la foule redescendit la côte vers Crévecoeur où, six ans auparavant, à la même date, éclataient les obus ennemis et crépitaient les armes automatiques.

 

Les années ont passé … Le monde évolue rapidement, le cliquetis des armes ne s’est pas encore tu ; espérons néanmoins que la sagesse humaine l’emportera sur la folie humaine.

La Croix St-Leufroy, 1er Mai 1968

J. LETORT

Curé de la paroisse.



Dans son livre "Evreux et l'Eure pendant la guerre", A.V. de WALLE décrit la bataille comme suit :

"... Epuisé et décimé, le 1er Escadron se replie le premier. Le Lieutenant de BEAUREGARD se tient, avec son groupe de commandement, auprès de son dernier peloton. Sa marche est ponctuée par les salves de l'artillerie et des minenxerfer ennemeis qui, des pentes sud de Bimorel, suivent à vue les mouvements de nos colonnes. Son premier bond amène le petit détachement à la lisière des bois, où, pris sous une rafale d'obus, il se terre dans des excavations.
La salve terminée, le Lieutenant de BEAUREGARD ordonne un nouveau bond en avant. Il fait deux pas et, atteint à la tête par un obus, tombe en avant de tout son long, avec le bras allongé, tenant encore son revolver à pleine main. L'Adjudant SIMARD, magnifique soldat d'un dévouement et d'une fidélité incomparables, veut se porter vers lui; il est également tué, pendant que le Maréchal des Logis Chef ROUSSELARD est à son tour mortellement atteint par une autre rafale ..."

Publié dans Guerre 39-45

Commenter cet article