Comprendre les signatures

Publié le par Sophie BOUDAREL

Comprendre les signatures de nos ancêtres
 

Un des plaisirs de la recherche généalogique réside dans l’émotion que nous pouvons éprouver face à un acte écrit de la main d’un de nos ancêtres ou tout simplement face à une signature.

Ainsi, qu’elle ne fut pas ma surprise le jour où, lisant un acte d’un ancêtre de ma lignée patronymique, je remarquai que ma signature était identique à la sienne, quelques 200 ans plus tard !

Nous trouverons toutes sortes de signatures au bas des actes ; des malhabiles, des illisibles, des fluides ou encore des signatures avec leurs propres terminaisons ou marques. Dans d’autres cas, nous lirons la mention « a déclaré ne savoir signer ».

Pourquoi certains de nos ancêtres ne savaient pas signer alors que d’autres si ? Pourquoi certains, sur l’acte de mariage de leur enfant signait et déclarait ne savoir le faire sur l’acte de mariage ?

Pour pouvoir comprendre ces signatures, il faut comprendre l’histoire de l’écriture et comment elle est arrivée jusqu’à nous.

 
 
 
La naissance de l’écriture
 

La naissance de l’écriture est située à Uruk, ville de Mésopotamie dont les premières traces d’occupation remontent à la fin du Vème millénaire avant J-C.

 Uruk, tablette administrative (3100-2900 av. J-C)

 

A ses débuts, l’écriture ne servait pas à transcrire la parole avec toutes ses nuances grammaticales mais servait à conserver les données quotidiennes.

Telle l’écriture cunéiforme d’Ougarit, en Syrie, cette écriture n’utilisait que 22 signes, des consonnes. Les voyelles étaient rétablies d’après la physionomie des mots. Il s’agit de la première écriture alphabétique.

L’écriture cunéiforme s'est diffusée au cours du troisième millénaire dans toute la Mésopotamie et était, au deuxième millénaire, pratiquée dans tout le Proche-Orient.

Toutefois, qu’il s’agisse de l’écriture cunéiforme, de l’araméen ou du phénicien, ces écritures qui ne comportent que des consonnes ne conviennent pas à une langue comme le grec, riche en voyelles. C’est pourquoi, les grecs auront l’idée d’emprunter à l’alphabet araméen, plusieurs signes qui représentent des consonnes que ne possède pas la langue grecque, et d’en faire des voyelles. Ainsi naquirent :

A         alpha

E         epsilon

O         omicron
Y          upsilon.

Le I, iota, fut une invention.

Ainsi, vers le Vème siècle avant J-C, l’alphabet grec se compose de 24 signes ou lettres dont 17 consonnes et 7 voyelles.

Quant à l’alphabet latin, deux théories s’opposent. D’un côté, certains scientifiques pensent que l’alphabet latin vient directement de l’alphabet grec. De l’autre, certains pensent qu’il s’agit d’un héritage de l’alphabet étrusque, lui-même variante de l’alphabet grecque. Toutefois, la langue des Etrusques reste encore hermétique.

Toujours est-il que vers le IIIème siècle avant J-C est créé un alphabet latin de 19 lettre (le X et le Y ayant dû être ajoutés vers le Ier siècle avant J-C)

 
 
L’apanage des moines
 

Durant plus de 1000 ans, l’écriture sera l’apanage des moines. Moines qui seront à l’origine de l’art de la calligraphie.

Dès le IXème ou Xème siècle, chaque abbaye, chaque monastère possède un scriptorium. Les novices, apprentis, étaient chargés de tracer les traits sur lesquels les copistes aligneraient leurs lettres. Les meilleurs calligraphes étaient chargés des travaux soignés.

L’apparition du parchemin permit l’utilisation de la plume d’oie et aboutit à la généralisation du codex, feuillets pouvant se plier et se coudre.

 

Extrait d’une bible latine datant de 1407.

 

Dans certains cas, lorsque le monastère ne comptait pas dans sa communauté quelqu’un capable de réaliser une commande, il louait les services d’un laïc réputé pour son talent.

A la fin du XIIème siècle, le quasi monopole de l’Eglise en matière d’enseignement vacille. Les scribes laïcs vont peu à peu s’organiser en atelier et guildes. Ils rédigent les documents officiels de la bourgeoisie marchande, des œuvres savantes vont apparaître, tels que des traités de mathématique ou d’astronomie..

Bien que grâce à l’imprimerie, le monde de l’écrit s’ouvre peu à peu au plus grand nombre, la société française des XVIème – XVIIème siècles reste majoritairement analphabète.

 
 
L’apprentissage de l’écriture
 

Encyclopédie Diderot et d’Alembert – L’art d’Ecrire
 

Selon l’enquête menée en 1877 par Louis MAGGIOLO, recteur en retraite de l'Académie de Nancy, 63% des époux sont incapables de signer leur acte de mariage.

Il faut savoir qu’à cette époque, l’enseignement de la lecture et de l’écriture était dissocié. L’élève apprenait d’abord à lire. Une fois ce stade assimilé, il passait à l’apprentissage de l’écriture.

La saison de l’école allait du 29 septembre au 24 juin, mais selon les moyens de la paroisse, la présence du maître, peu rémunéré, pouvait être irrégulière. De plus, si la présence de l’enfant était requise à la ferme, le père n’hésitait pas à le retirer de l’école.

Le résultat était que l’enfant pouvait savoir plus ou moins lire, mais pas écrire.

Bien que des familles aisées s’offraient les services d’un précepteur, la plupart des gens mouraient analphabètes.

De cette situation naissait parmi la population, un sentiment mêlé de crainte et d’admiration au regard des lettrés. Admiration pour un savoir qu’elle ne maîtrisait pas, crainte pour ce que représentait l’écrit, à savoir un pouvoir oppressif : Eglise, Etat.

 
 
De l’apprentissage de l’écriture à la signature
 

Les toutes premières signatures sont apparues au Moyen-Âge avec le « grand seing » des notaires, dessin d’origine laïque ou religieuse apposé à une signature paraphée, le « petit seing ».

Encyclopédie Diderot et d’Alembert – L’art d’Ecrire
 

Nos ancêtres, désireux de se protéger d’éventuels faussaires, mais aussi d’imiter ceux qui savaient écrire et qui, d’un paraphe compliqué, authentifiaient leur signature, cherchèrent souvent à en faire de même. Ainsi, le plus souvent ils reproduisaient un objet propre à leur environnement professionnel, la pelle du four pour le boulanger, un ancre ou un navire pou un marin, ou encore des ciseaux pour le tailleur.

Sous Louis XI, l’artisan dessine un outil, le paysan trace une croix et le bourgeois écrit son nom. C’est une ordonnance d’Henri II, en 1554, qui mettra fin à ces paraphes : « Ordonnons que dorénavant tous contrats et obligations quittances et actes privez, soient outre les seings des notaires, soussignez des parties qui consentiront s’ils scavent signez ou quand ils ne scavent signez, par quelqu’un d’autre homme de bien et de cognoissance a leur requeste »

Toutefois, cette volonté sera longue à s’imposer et jusqu’à la Révolution, on pourra trouver des croix au bas des actes notariés et dans les registres paroissiaux.

 

Pourquoi nos ancêtres illettrés signaient d’une croix ? Il ne faut pas oublier l’importance de la religion. Symbole le plus commun et le plus facilement reproductible, la croix apparaît essentiellement comme un symbole religieux et signer d’une croix revenait à prendre Dieu comme témoin de son engagement.

L’étude du recteur Maggiolo, menée en milieu rural à partir des actes de mariages, montre que 1/3 des hommes et 1/8 des femmes de la fin du XVIIème siècle signaient au bas des actes les concernant. Nos ancêtres étaient donc loin d’être totalement analphabètes.

Peut-on alors estimer le niveau culturel de notre ancêtre à partir de sa signature ? Oui. La façon de signer de notre ancêtre peut nous donner une indication de ses connaissances en écriture et/ou en lecture.

Mais, il faut garder à l’esprit que si nos ancêtres apprenaient à écrire après avoir appris à lire, ils pouvaient aussi avoir appris à signer de façon répétitive, sans connaissance de la lecture. Ainsi une signature malhabile peut indiquer que notre ancêtre ne savait pas lire.

 

Marguerite COURBON °08/11/1802 +30/11/1852, Rubanière.

De cette signature, nous pouvons dire que Marguerite avait une connaissance de l’écriture limitée à la signature. Il est possible qu’elle est appris à signer de façon systématique, sans avoir de notion de lecture.

 

 Jeanne SAISDUBREIL °26/02/1830 +01/02/1898, Cultivatrice.

Comme pour Marguerite COURBON, nous pouvons dire que Jeanne SAISDUBREIL avait une connaissance de l’écriture limitée à la signature.

 

 Charles DUPORT °05/02/1779, Propriétaire.

Charles DUPORT savait lire et écrire. Une signature ornementée comme celle-ci, peut indiquer un tempérament d’artiste.

 
 

En conclusion, la position sociale a une incidence sur la pratique de la signature, et son étude peut nous permettre d’estimer la position de notre ancêtre.

Il est également important de suivre l’évolution de la signature, signe possible d’une progression sociale.

 
 
 
Sources
 

La Revue Française de Généalogie, Numéro Spécial, La Paléographie

« ABCdaire des écritures » édition Flammarion

« L’écriture mémoire des hommes » édition Gallimard

 
 
 
 
Pour aller plus loin
 

Système de cotation des signatures afin de déterminer le niveau d’instruction :

 

Claude VALENTIN, « illétéré de ce enquis »

 

Publié dans Chroniques

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